Croc, la biographie

1904/1922 – La poire de mon père

marin

Un dimanche des années 1920. Un charmant bambin fait rouler dans les allées d’un square un cerceau de bois en le guidant d’une frêle baguette de noyer, taillée par son grand-papy. Son costume de marin flotte au vent, le pompon de laine rouge tutoie les alizés dans son esprit enivré par le bonheur.

« Ne t’éloigne pas trop, mon chéri », lui dit sa maman, fière femme de colonel, fixée sur son banc, absorbée par la difficulté de son crochet. La petite sœur, dans sa robe de flanelle rose, souffle des bulles, son rire accompagnant les légèretés savonnées qui virevoltent dans l’horizon printanier.

Au détour d’un bosquet, c’est le drame. Un bruit de chute, le son de gravillons qui pénètrent une rotule, et un cerceau qui continue tant bien que mal sa course en vacillant. Le jeune Gédéon est au sol, en pleurs. Non parce qu’il a mal, mais parce qu’il vient de déshonorer sa famille en trouant son short. La maman a à peine le temps de se lever pour aller réconforter son petit, que Marie-Stéphanie, seconde de la fratrie, s’effondre à son tour en larmes. Ses bulles de savon sont toutes éclatées, son pot de liquide est renversé. Au loin, les chants des oiseaux ont laissé place à un rire sardonique.

Le doigt-archéologue ayant fini sa fouille, il ramena son butin à la bouche de son maître. A califourchon sur sa branche de châtaigner habituelle, marquée par l’empreinte de son arrière-train, le jeune Croc savourait sa victoire. Ah, ça, il en était content, d’Apocalyptica, sa nouvelle fronde. Armé de son engin et de ses billes de terre, volés chez Madame Petiot, la grosse marchande de jouet, il deviendrait à coup sûr le roi du square. Il en était convaincu, l’espace vert était construit sur un ancien cimetière prussien, et le maître des lieux pourrait, en y puisant son énergie, répandre malheur sur le monde.

orvetIl imaginait déjà le nombre de petits orteils cognés dans les boiseries de lits, les ménagères à qui il ferait subir le terrible sort de la queue de la casserole tournante, les clefs perdues au fond des poches, les gens dérangés dans leur bain par la sonnette de leur porte d’entrée. Ses pensées furent soudainement interrompues par une main qui saisit sa cheville, le faisant choir de son piédestal. Le gardien du square le traîna par l’oreille jusqu’aux parents du jeune trublion.

« Michel, qu’as-tu encore fait ? » soupira sa mère, visiblement dépassée par son fils. « Ce n’est rien, Madame Torr, comme d’habitude, des petits égarements, c’est bien de son âge ». Croc extirpa une sucette Pierrot Gourmand anisée de la poche avant de sa salopette, et l’enfourna goulûment dans sa bouche. De l’autre main, il caressait l’orvet qu’il avait logé sans sa poche gauche. Il lança un sourire insolent à sa mère, révélant ses carences dentaires.

Sa mère insista. « A seize ans, il serait temps d’arrêter tes bêtises ! ». Au loin, le père, logé dans son rocking-chair habituel, sirotait son brandy en savourant sa bonne vieille bouffarde. Délaissant quelques instants l’article du « Temps de Velizy », Mr Torr lança mollement un « Mouof, il faut bien que jeunesse se passe ! ». A ses pieds, Fidèle, l’épagneul breton, soupira de fatigue. « File dans ta  chambre, Michel ! » ordonna la mère du chérubin. « Appelez-moi Croc, à la fin ! », hurla l’enfant, en montant les marches quatre à quatre, et en claquant la porte de sa chambre. Il était déçu. Il n’avait pas encore réussi à attirer l’attention de son père. Si c’était comme ça, il s’y prendrait autrement.

1932 – Le caveau de ma mère

Dix ans plus tard, un jeune homme propre sur lui s’engageait dans les méandres souterrains du métropolitain. Une serviette de cuir bourrée de documents administratifs et de relevés de comptes sous le bras, le jeune comptable filait vers son travail, comme toujours un peu en avance, pour avoir le temps de ranger son bureau.

comptableCroc aimait son travail. L’exigence de précision des chiffres du service compta de la « Vélizienne de Banque » lui allait à ravir. Donnant l’habituelle petite pièce de vingt sous au sans-domicile fixe de service (car il faut bien aider les pauvres), le jeune homme pénétra dans l’immeuble parisien qui hébergeait son bureau. Là, son chef de service l’attendait. Croc, heureux de le voir pour une nouvelle journée de laneur, lui adressa un jovial « Bonjour Monsieur Durandol, comment allez-vous ce matin ? Vous allez être content, hier soir, je n’arrivais pas à dormir, j’en ai profité pour avancer le bilan de l’année prochaine ! ».

Quelques minutes plus tard, l’employé zélé revenait sur ses pas, traînant des pieds,  les épaules basses. Il venait d’apprendre son licenciement. La « Vélizienne de banque » mettait la clef sous la porte. Il n’y avait pas de justice en ce bas-monde. Alors il comprit. Si la vie était si injuste avec lui, c’était qu’elle voulait lui faire comprendre quelque chose. Si son père ne l’avait jamais admiré, et qu’il ne s’était même pas déplacé lors de sa remise de certificat d’études, c’est que lui aussi, attendait autre chose. Il fallait changer. Le jeune homme jeta sa serviette, et déchira ses vêtements. Empoignant le clochard à qui il avait donné la pièce quelques instants auparavant, il l’envoya valser et se saisit de la gamelle qui servait de réceptacles aux espèces. Puis il retourna chez lui et s’enferma pendant près de soixante ans.

1984/2009 – Le temps des décrets

croc-mignon1984, Orwell a eu (presque) tort. Un corps potelé s’extirpe d’une caravane. Une casquette vissée sur la tête, laissant filer de longs cheveux, l’homme porte une longue barbe couleur renard. Un serpent sur les épaules et un gilet de jeans sans âge sont, avec un pantalon noir, ses seuls vêtements. Le visage est hirsute. Il a passé des années à réfléchir à sa destinée. Il sera désormais auteur. L’Auteur.

Il mettra deux ans à faire publier son premier jeu « Bitume », sous le label « Futur Proche ». Suivront « Gore ! », un jeu de zombies vendu dans une jaquette de cassette VHS (demandez la signification de ce mot à vos parents, les enfants !), puis « Animonde », un jeu de rôle dans lequel les animaux servent d’objets, tous plus fantastiques les uns que les autres.

Vers 1989, il propose, avec des comparses, dans In Nomine Satanis / Magna Veritas ®, de jouer des anges ou des démons qui participent à un Grand Jeu, plus drôle que « Festin, le jeu de la mie ® » ou « Docteur la moule ® » sous l’égide de Dieu ou Satan. INS/MV sera son plus grand succès. Le jeu connaitra quatre éditions, et des dizaines de suppléments.

Puis il y aura Heavy Metal, Bloodlust, Scales, Nightprowler et COPS, qui permettront à des milliers de petits-gros-boutonneux-aux-cheveux-gras-et-à-raie-apparente d’imaginer des aventures dans des univers aussi différents que l’amour pour les disparités économiques Nord/Sud, l’amour d’un homme et de son arme, l’amour de l’uniforme, l’amour du risque. Durant des années, L’Auteur rependra ainsi l’amour à travers le monde, en exhortant les foules de venir à lui. Seuls vinrent quelques fanatiques, qui voyaient en lui le Dieu de la création rolistique bleu/blanc/rouge fourrée au camembert, chaussé de charentaise, les vêtements imbibés de Beaujolais, lui qui ne boit pas.

En 2004, il créera « L’Âge des Dieux », son jeu de plateau. L’Âge des Dieux est « un jeu de conquête qu’il est bizarre car au début on peut taper un peuple alors qu’on le contrôlera vers la fin alors c’est un peu chaotique quand même non, vaut mieux jouer à A Game of throne, hein, dis Norbert, tu ne préfères pas ? ». Il aura aussi créé des choses moins connues, tels des jeux à licence, dont il vaut mieux taire le nom car il a fait ça pour faire gagner de l’argent à la société qui l’embauche, et ça, c’est mal.

En 2009, le vieux, qui se fait désormais nommer « auteur cacochyme » remet ça avec Claustrophobia.

Amusez-vous bien.